13 Sep Mes forêts

Mes Forêts Hélène Dorion

PARUTION

15 octobre 2021

GENRE

Poésie

ANNÉE DE PARUTION

2021

ÉDITEUR

Éditions Bruno Doucey

LE MOT DE L’ÉDITEUR

Son nom semble la relier à une constellation, mais sa présence au monde la rend indissociable des paysages qu’elle traverse : Hélène Dorion vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s’évase. Dans ce recueil voué aux forêts, elle fait entendre le chant de l’arbre, comme il existe un chant d’amour et des voix de plain-chant. « Mes forêts… », dit-elle dans un souffle qui se densifie de poème en poème. Et l’on entre à pas de loup dans une forêt de signes où l’on déchiffre la partition de la vie sur fond de ciel, sur fond de terre, sur fond de neige, de feuillages persistants et de flammes qu’emporte le vent, de bourgeons sertis dans l’écorce et de renouvellement. Un chemin d’ombres et de lumière, « qui donne sens à ce qu’on appelle humanité. » B.D.

 

* Des pièces musicales ont accompagné l’écriture de Mes forêts. Je les ai regroupées pour en accompagner aussi la lecture, suivant les différentes parties du livre, comme une promenade en musique. Ces pièces sont disponibles pour écoute sur Spotify [lien à venir].

 

EXTRAITS

Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage
elles glissent dans l’heure bleue
un rayon vif de souvenirs
l’humus de chaque vie où se pose
légère      une aile
qui va au cœur

mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes
elles sont les mâts de voyages immobiles
un jardin de vent où se cognent les fruits
d’une saison déjà passée
qui s’en retourne vers demain

mes forêts sont mes espoirs debout
un feu de brindilles
et de mots que les ombres font craquer
dans le reflet figé de la pluie
mes forêts
sont des nuits très hautes

*

Il fait un temps d’insectes affairés
de chiffres et de lettres
qui s’emmêlent sur la terre souillée
un temps où soufflent des vagues
au-dessus des vagues

dans nos corps
il fait un temps d’arn
de ram      zip et chus
sdf et vip
il fait triple k
usa      made in China
un temps de ko
pour nos émerveillements
il fait casse-gueule
un bruit de ferraille
déchire le paysage
comme un vêtement usé

il fait refus et rejet
un temps de pixels     d’algorithmes
qui nous projettent
sur des routes invisibles
avec l’avenir comme promesse
que le vent dévore aussitôt
un peu d’écorce et de feu
au creux de la main
il fait chimère
et rêve de rien du tout
un siècle de questions rudoyées

le bord d’une falaise
où chutent nos poèmes
et la neige
nous apprend à perdre
tout ce que l’on perdra

*

Je n’ai rien déposé
au pied du chêne      rien
à l’ombre du saule

je ne me suis adressée ni aux faibles
ni aux puissants

je n’ai pas vu le veilleur
à l’entrée de la mer
pas vu le jardinier cueillir le crocus

d’un printemps
pas trouvé
le miel et la soie

pas vu le ciel      dans l’étang
quelque chose de la solitude
rien
qui laisse paraître la déchirure

je me suis assise au milieu de ces vastes alliés
sans voix
le temps continue
de s’infiltrer dans la terre
gorge les rochers

le pas des animaux
s’accorde à la lumière
par la lenteur du monde
je me laisse étreindre
je n’attends rien
de ce qui ne tremble pas

*

Ce sera comme un souvenir
qui s’ouvre.     ce sera une main
avec de longues lignes enchevêtrées
la langue de nos destins
impossible à lire.     ce sera
la sensation du corps
dans les humeurs de la terre

ce sera comme une soif de clairière
dans le fracas des ombres
l’empreinte d’un avenir
plus haut que la forêt.     ce sera
l’épine indécise
entre l’écorce et le noyau

ce sera un peu de lumière
pour décider du paysage