13 Jan Pas même le bruit d’un fleuve

Pas même le bruit d'un fleuve

GENRE

Roman

ANNÉE DE PARUTION

2020

ÉDITEUR

Alto

RÉSUMÉ

Quand Hanna découvre, parmi les effets de sa mère récemment décédée, des carnets, photographies et coupures de journaux, elle décide de descendre le cours du fleuve jusqu’à Kamouraska pour tenter de trouver le fil qui rattachera son histoire à celle de Simone, cette femme silencieuse, absente de sa propre vie.

Remontant le siècle, le long du Saint-Laurent, de Montréal à Pointe-au-Père, suivant des marées parfois cruelles, Hanna retrouvera la trace du premier amour de sa mère et retournera jusqu’en 1914, au moment du naufrage de l’Empress of Ireland. Elle apprendra qu’une catastrophe forme le tronc de tragédies intimes qui traversent les générations et que les survivants sont parfois les vrais naufragés. Sur cette route qui la conduit vers elle-même, elle pourra compter sur la force de l’art et de l’amitié pour éclairer sa quête. La poésie gonflant ses voiles, Pas même le bruit d’un fleuve emporte dans son sillage son lot de révélations, de miracles et de mystères.

 

EXTRAIT
La nuit a eu le temps de tomber

 

Juliette est venue me rejoindre. Je l’ai appelée deux jours après mon arrivée ici, et aussitôt qu’elle a entendu ma voix, elle m’a dit qu’elle prenait le bus le lendemain matin.

Elle est arrivée en fin d’après-midi. Je m’étais promenée toute la journée dans le village, ma mère avait marché elle aussi sur le sable froid, elle avait ramassé des coquillages restés intacts et des pierres lissées par la mer, comme moi elle était allée sur le quai, s’était assise tout au bout, les jambes ballantes, et le vent avait créé des nuages dans nos yeux.

J’ai apporté deux des cartons remplis de photos, de carnets et de coupures de journaux. Maintenant je sais, sur la photographie, ce n’est pas un oncle ou un cousin, c’est lui, Antoine, plus tout à fait un jeune homme à côté de ma mère qui a sans doute à peine vingt ans et semble si heureuse. Ce pourrait être la seule photo qu’elle avait de lui, l’unique preuve de leur amour.

Parfois elle allait peut-être ouvrir le tiroir de sa table de chevet et poser son regard dans celui d’Antoine pour retrouver cette force qui devait lui manquer, le soir, lorsqu’elle se glissait sous les couvertures et rejoignait son mari en lui tournant le dos – cette force lui manquait-elle le matin lorsqu’elle préparait le petit déjeuner pour mon père et moi, et les nuits de Noël, en sortant de la messe, le cœur vacillant, croyait-elle à la résurrection des âmes et à la rémission des péchés, pensait-elle qu’à la fin il ne reste de nous que cette poussière de cendre faite de chair chiffonnée, d’organes alanguis et de quelques ossements grugés par la terre? Concevait-elle qu’on puisse être emporté au fond d’une mer qui exerce une telle cruauté que toute idée de foi en quelque chose d’invisible ou d’immatériel est aussitôt expulsée?

Simone avait plusieurs visages. Le premier, triste et ténébreux, celui des bords de mer et des crépuscules, le deuxième, coléreux, celui des corvées ménagères et de l’existence matérielle, le troisième, radieux, celui de l’apéro et des soirées bien arrosées entre amis, celui aussi des voyages avec son amie Charlotte ou avec sa sœur Agathe, quand elle se laissait porter loin de sa réalité – Málaga, Grenade, Lisbonne, Faro –, elle en rapportait de la force, des fous rires et des éclaircies pour le cœur.

Enfant, quand on partait pour les vacances, je retrouvais ma peur de l’océan. Je redoutais l’instant où mon père allait me prendre par la main pour qu’on se baigne ensemble, les vagues semblaient si hautes et si fortes, mais je ne laissais rien paraître de mes appréhensions, je souriais en me demandant pourquoi ma mère ne venait jamais avec nous. Elle restait plutôt sur la grève, le regard éteint jusqu’à ce qu’elle ouvre un livre ou un cahier et se mette à écrire. J’avais oublié ce souvenir, mais je la revois maintenant qui pose sur ses genoux son sac de plage rempli de toutes ses inquiétudes et ses précautions, nous dit, à mon père et moi, d’aller marcher sans elle, et quand nous revenons, elle s’empresse de refermer le cahier.

Quand Juliette est arrivée, on est allées manger au restaurant que j’avais trouvé la veille, et qui donnait sur le fleuve.

Durant tout le trajet pour venir te rejoindre, me dit Juliette, j’ai pensé à ce que tu m’as raconté. Je comprends que tu sois si ébranlée. Défricher, creuser, tamiser, ratisser, c’est toujours une manière de s’exposer au recommencement.

Quand je peins un tableau, poursuit Juliette, je dispose d’abord les couleurs à grands coups de pinceaux. Puis je laisse sécher légèrement la surface avant d’y revenir et de la lisser avec une sorte d’instrument métallique que j’ai moi-même fabriqué. Je laisse de nouveau durcir un peu la peinture. Chaque étape de séchage et de lissage déplace le tableau, le dégage de ce qu’il était pour l’emmener vers ce qu’il peut encore devenir, ajoutant une nouvelle histoire à celles qu’il porte. Je retouche ainsi la surface jusqu’à ce que ces repentirs s’épuisent et se transforment en un recommencement qui appelle un nouveau tableau.

Au milieu de la soirée, on est rentrées à l’hôtel et j’ai ouvert avec Juliette les boîtes qui allaient emmener ailleurs le lien que j’avais eu jusque-là avec ma mère.

 

CARNET D’ÉCRITURE
L’histoire qu’on invente est peut-être vraiment la nôtre

[Ces fragments sont extraits d’un carnet de notes qui ont accompagné l’écriture de Pas même le bruit d’un fleuve.]

 

Au moment de commencer à écrire mon roman, je voulais saisir un noyau de réel. Un événement dans la vie de ma mère : son fiancé s’est noyé dans un accident alors qu’il naviguait sur le fleuve. Un soir de brouillard, un pétrolier a percuté son voilier. Ma mère avait vingt-deux ans.

Je n’en sais pas plus.

*

Un jour j’ai appris que ma grand-mère maternelle avait elle aussi perdu un fiancé. Il n’est jamais revenu du front où il avait été envoyé durant la Première Guerre. On l’a présumé mort pour mettre un terme à une attente devenue insupportable.

On n’en sait pas davantage.

*

Une histoire commence à se former. Comme un nuage. Puis elle se démonte. Comme une mer. Se reforme, et se désarticule de nouveau.

J’ai voyagé, observé des horizons, lu beaucoup, rempli des carnets de notes, retrouvé des visages, démêlé le fil d’événements. L’histoire me rattrapait toujours, métamorphosée, éclairée par le temps.

*

Le réel est mis en mouvement par l’imaginaire. L’image fractale des fleuves du monde reflète la turbulence d’événements intimes.

*

Cette tragédie a créé une fracture irréparable dans sa vie. Elle a aussi flotté quelque part au-dessus de mon père et de notre famille, mais je ne saurais dire où ni comment cela nous atteignait.

*

Des cassures gravitent autour de moi. Ma mère a toujours conservé l’unique photographie qu’elle possédait de son fiancé. Comme un spectre, il a vécu avec nous. N’a jamais quitté notre maison, ni le cœur de ma mère.

*

La réalité narrative du roman tient à deux disparus. La fiction vient dire ce que j’ignore. Une silhouette indistincte apparaît, un homme ou une femme, je ne sais pas, tant il y a de méandres et de brouillard tout autour.

*

On porte mon attention sur le naufrage de l’Empress of Ireland. Des vies noyées, d’autres qui ont échoué sur la rive d’une existence étrangère, voire impossible. Des corps perdus au fond du fleuve, et parmi eux pourrait se trouver celui du fiancé de ma mère qui aurait pu dériver à force d’être ballotté par les marées. Un corps jamais repêché – on l’imagine grugé par le sel et les années – gît peut-être quelque part près de l’épave du paquebot.

*

Comme des fragments ignorant qu’ils font partie de la même histoire, les deux naufrages se rejoignent et s’emboîtent parfaitement. Un seul mort dans l’un, plus d’un millier dans l’autre, mais toujours, le courant terrible emporte d’autres vies.

*

Je suis devant la page comme devant un tableau. Longtemps j’en observe la surface lisse et blanche. La phrase est mon pinceau, les mots deviennent mes couleurs. La souplesse de la main, du poignet, de l’épaule, tout mon corps aspire à une fluidité de la phrase, comme si je la laissais rêver un peu, dessiner des formes légères qui saisiront les lignes brûlées des vies.

*

L’histoire casse comme des nuages, comme les branches d’un arbre de l’hiver. Qu’aurait-il pu se passer ? Que s’est-il passé ? Le temps ramène la fiction au présent, d’abord vers le vraisemblable, puis vers le vrai. Celui que l’on invente pour recomposer notre récit, essayer de comprendre quelque chose à notre propre vie.

Nous aimons que les étoiles forment des figures et, de la même manière, nous avons besoin que les événements se relient les uns aux autres, que les fils se transforment en une image qui soudain leur donne sens.

*

L’invention des personnages, le choix des prénoms selon leur signification ou une secrète résonance.

Hanna – Simone – Antoine – Adrien – Juliette. Puis la toile à tisser, les fils à tirer.

Une histoire que les mots vont me raconter à mesure.

*

Quatre chutes de galets :

Hanna et Simone

Simone et Antoine

Simone et Adrien

Hanna et Juliette

Les yeux fermés, je retrouve le chemin.

*

La polyphonie pourrait faire entendre le chant de la lumière.

*

Je reconnais très peu de ma mère dans Simone, et il y a encore moins de similitudes entre mon père et Adrien. Entre le fiancé et Antoine, je ne saurais dire.

*

Les personnages puisent d’abord à la réalité, puis s’en éloignent pour rejoindre l’espace inaltéré de la fiction. Peut-on penser que l’histoire qu’on imagine devient celle qui a existé ?

*

Trois chutes de galets :

La vie qu’on aurait pu avoir,

une vie qui n’est pas la nôtre,

la vie qu’on peut avoir.

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L’histoire n’est qu’une part du roman qui existera par l’écriture. C’est le fil des mots qui l’engendre. Il crée en tâtonnant dans le noir, il défriche, creuse, sarcle et bêche, remue le récit en tous sens.

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La musique fait entendre la reprise, le motif répété. Un sillon mène vers un autre, et ainsi de suite jusqu’à atteindre un noyau autour duquel les événements graviteront, éclairés par d’autres sillons. Les mots font des boucles, opèrent des retours, composent des spirales dans le temps de l’histoire.

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Deux chutes de galets :

Qui sont les noyés, les échoués et les innommés ?

À quoi servent les poèmes quand on traverse un océan déchaîné ?

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Des journées entières à rester immobile à ma table, dans la vaste agitation de l’écriture. Persister dans cette alternance d’attente et de labeur.

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Les titres de chapitres apparaissent. Paysages presque énigmatiques, que la suite éclairera. Comme une brume sur laquelle soufflent les mots. Comme le courant contraire sous les vagues. Comme des voiles qui faseillent.

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Je n’ai jamais su répondre autre chose quand on me demande sur quoi j’écris : le passage du temps, la transformation de l’être et des choses, l’amour.

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Du roman au poème à l’essai : différentes modulations d’une narration, de la langue qui la pétrit et de la réflexion qui en révèle d’autres angles.

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Les jours comme des pas sur le fil. Il faudrait si peu pour la chute, si peu pour l’envol. Les chapitres s’appellent : falaise et rocher, sable et remous.

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Le roman trouve sa fin. Je ne le relis qu’à ce moment. J’ai pu oublier le livre possible pour m’en tenir à l’aventure de l’écriture – exigeante et vertigineuse –, à son mouvement continu, fluide. C’est elle qui m’importe d’abord, elle qui a laissé en moi son empreinte. Alors seulement commence le chemin vers le livre.

 

Ce texte a paru dans le journal Aparté des Éditions Alto.